De crise en crise, jusqu’où descendra l’Europe? Jusqu’à éclater? Ce risque s’aggrave de jour en jour, si le dispositif apte à la sauver n’est pas mis en œuvre de toute urgence. Or, la dernière rencontre Sarkozy-Merkel n’a rien réglé et n’a été qu’une gesticulation destinée à gagner un court répit. Les marchés l’ont vite compris, ne se laissant nullement impressionner par de timides décisions qui ne traduisent aucune volonté politique sérieuse: les Parlements nationaux devront les ratifier, dans des délais laissés      à leur guise, et, déjà, le chacun pour soi a repris ses droits: plusieurs pays, comme la Finlande, exigent une garantie bilatérale de leur contribution à l’intervention du Fond de Solidarité de la part des pays éventuellement aidés!

Les moyens accordés au FSE sont d’ailleurs jugés notoirement insuffisants, et le refus de toute mutualisation de la dette, au moyen notamment d’eurobonds, laisse le champ libre aux marchés et aux spéculateurs qui s’y ébrouent à loisir. Madame Merkel impose, en réalité, son point de vue négatif, par un « non » systématique qui rappelle une époque ancienne que l’on croyait révolue…Le Chancelier Kohl ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui l’a  vertement et justement critiquée. Quant au Président français, il ne peut que subir le « diktat » allemand tout en pratiquant la recette bien connue: « ces évènements nous dépassent, feignons de les organiser ».

Ne cédons pas pour autant aux marchands d’illusions et pécheurs en eaux troubles; l’Europe nous est indispensable, et tous les Français de bon sens le savent: Terre de Paix et de Liberté, elle est notre bien commun, notre culture tout autant que notre marché. Elle est un exemple et un espoir pour le monde, en montrant que la réconciliation entre les Peuples est possible. Elle est indispensable à l’équilibre d’un monde multipolaire. Renoncer à l’Europe serait se résigner à l’effacement : une France forte dans une Europe-puissance, ce sont désormais là les deux faces résolument indissociables d’une même médaille. Réciproquement, l’Europe-puissance n’existera pas sans une France forte.

C’est, en réalité, de plus d’Europe dont nous avons besoin aujourd’hui, mais d’une Europe profondément différente de ce qu’elle est devenue: elle n’est plus en effet que ce que De Gaulle aurait qualifié, comme l’ONU jadis, de « machin » à la sauce anglo-saxonne.
Un vrai dialogue franco-allemand doit être restauré et approfondi, faisant comprendre à la Chancelière que la France ne saurait se contenter d’être son « teckel ». Ce dialogue, au besoin « musclé », constitue une priorité et une exigence majeure. Le sarkosisme l’a démantelé, par des initiatives solitaires et sans lendemain, telle que la politique méditerranéenne, qui n’a de sens que dans un contexte européen.

L’heure est venue de sortir du consensus mou et de faire montre de fermeté et de détermination. Comment s’étonner que cette Europe fonctionne si mal et que nous ne nous y reconnaissions pas? Il s’agit d’une Europe hyper-libérale ouverte à tous les vents, dominée par les multinationales et  gérée par les gouvernements les plus conservateurs que nous ayons connus: la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont accordées pour conduire l’Union dans l’impasse dans laquelle elle se trouve. Et M.Barroso n’est-il pas sorti de son rôle de Président d’une Commission d’ailleurs sans vision et sans initiative en se réjouissant ouvertement de la victoire de la droite portugaise au soir des dernières élections dans son pays? Les gouvernements libéraux se sont accordés pour le reconduire dans ses fonctions comme ils se sont accordés pour choisir les nouveaux dirigeants créés par les derniers Traités de sorte qu’ils soient aussi inefficaces que possible et n’entravent en rien la mise en œuvre des conceptions libérales et dérégulatrices qui privent aujourd’hui l’Europe des instruments de protection qui lui seraient indispensables.

Alors, que faire?

Il faut d’abord remplacer la politique des mots et des coups d’éclat façon Sarkozy par une politique des actes et de l’engagement. La France sera  entendue si elle parle avec clarté et détermination. Elle sera respectée si elle ne s’abandonne plus aux improvisations et aux coups de menton inutiles que ne suppléent ni les tapes dans le dos, ni les tutoiements, ni les embrassades.

Nous voulons une Europe qui protège, certes, mais bien plus, qui dynamise la croissance et l’emploi, qui nous laisse nos services publics, qui lutte contre le dumping ouvert ou déguisé avec fermeté, qui applique sérieusement les principes de réciprocité et de subsidiarité.

L’heure est venue, qui n’a que trop tardé, de faire de la zone Euro un véritable pole économique, financier et fiscal homogène, un authentique « noyau dur » enfin. Il est notamment urgent de réformer la BCE et d’en faire, à tout le moins, l’égale de la FED américaine en lui conférant aussi la mission de veiller à la croissance et à l’emploi.

L’Europe que nous voulons se doit d’harmoniser par le haut les protections sociales et les politiques salariales, et de lancer un grand emprunt communautaire au profit principalement de la recherche et de l’éducation. Ce sont là des enjeux essentiels de l’avenir qui feront de l’Europe un ensemble stratégique autonome.

N’oublions pas non plus de définir une politique extérieure commune, en ciblant quelques grands objectifs, tels le renforcement de la défense européenne, la recherche obstinée d’une solution négociée au Proche Orient, le traitement de la dette et de l’instabilité financière, etc.
Il faudra bien aussi que l’Union européenne prenne conscience de son devoir, comme de son intérêt de se préoccuper collectivement de l’Afrique, où la France doit retrouver son rôle majeur d’entrainement et d’influence, débarrassé des miasmes persistants de la « France-Afrique ».
La  culture a aussi sa place dans une grande politique européenne, qui se doit de valoriser les cultures nationales et de favoriser leur enrichissement mutuel.

A ces conditions seulement un élargissement prudent est envisageable, sauf à paralyser; comme c’est déjà malheureusement le cas dans l’Europe à 27, la prise de décision sur les sujets essentiels et de portée géopolitique. L’Europe ne survivra pas  si elle persiste à se contenter d’être une sorte de « Grande surface commerciale » ou chacun fait son marché au coup par coup et à sa guise, sans vision et sans esprit véritablement européens.

Telle est l’Europe que nous voulons, dans un esprit de solidarité globale tant entre les peuples qui la composent qu’entre ses citoyens, conforme à la pensée socialiste comme à celle des « Pères de l’Europe » et de Jacques Delors notamment. La construction de cette Europe exige un combat déterminé et obstiné ne laissant aucune place au fatalisme qui voudrait que la France n’aurait qu’ à subir avec résignation le cours des choses; il faudra se montrer volontaires et hardis-ce qui ne veut pas dire arrogants-pour négocier durement en sachant aller, s’il le faut, comme De Gaulle naguère, jusqu’au bord de la crise et prendre des risques. La France sera alors dans son rôle et fidèle à sa mission historique.

Jean-Paul Benoit et Régis Paranque

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