Claude Revel

Spécialiste d’intelligence stratégique internationale

Auteur de « la gouvernance mondiale a commencé » (2006) et

« Nous et le reste du monde » (2007).

 

Petit déjeuner débat de D12 du 13 septembre 2011


« Le 13 septembre dernier, lors de l’un des petits déjeuners d’actualité organisé par Démocratie 2012, Claude REVEL intervenait. Voici son remarquable texte : »

Pas un jour depuis des mois sans qu’on ne parle de crise financière européenne, crise de l’euro, crise de la dette, crise de la Grèce, que l’on glose sur les relations entre dirigeants français et allemand ou parfois, britannique. Aujourd’hui, on est au bout du feuilleton : la Grèce est en faillite, 3 banques françaises sont très malmenées par les marchés et tous les Etats européens sont priés de montrer aux marchés à la fois qu’ils enrayent les déficits et que l’économie est stimulée et va repartir. Tâche impossible et tout le monde le sait.

On arrive en fait au bout de la logique ultra libérale dans laquelle le monde est entré dans les années 1980.

Il serait trop long de raconter comment l’interdépendance des Etats, le développement durable et la responsabilité des entreprises ont été pensées depuis des think tanks américains et onusiens dans les années 1970 à 80. Leur but était d’anticiper et de favoriser une mondialisation fondée sur le libre-échange, permettant le développement des économies avec le moins possible de règles étatiques possible. A la place, pour éviter tout de même la jungle, des régulations soft (soft law), autorégulations et/ou règles multilatérales « bien » préparées (du type convention OCDE anti-corruption, harmonisation du crédit-export, etc.). Dans ce mouvement, qui est d’abord un mouvement d’idées, l’Europe a été totalement dépassée ou plutôt, noyée et infiltrée.

Quant aux Moody’s et consorts, et aux quelques banques d’affaires, fonds et financiers privés qui font et défont les cours des marchés, ils ont en effet pris une puissance qu’ils ne méritent pas, ils ont en quelque sorte préempté l’intérêt général, mais ils ont été en cela encouragés par des dirigeants non seulement anglo-saxons mais aussi européens continentaux, qui les ont utilisés et n’ont mis aucun contrepouvoir en place pour canaliser ces systèmes et éviter de déstabiliser la culture économique et sociale de l’Europe continentale en vigueur depuis des dizaines d’années. Pire, et cela vaut en particulier pour les dirigeants français, ils ont même laissé notre système à la fois libéral-et social se rouiller de sorte qu’il est apparu comme un repoussoir. Ils n’ont pas su -ou pas voulu- défendre et promouvoir un modèle mixte qui pourtant avait fait ses preuves.

Je ne comprends pas non plus que personne n’accuse les responsables communautaires et les représentants des Etats membres depuis 30 ans, qui ont été -pour le moins- lénifiants, sachant parfaitement que la Grèce fraudait beaucoup, notamment sur l’utilisation des subventions européennes et sur les chiffres qu’elle donnait à Eurostat. Etonnons-nous ensuite que des agences de notation viennent donner des leçons aux institutions en associant systématiquement mauvaise gestion et institutions publiques.

Il faut voir l’Europe telle qu’elle est et non pas telle que l’on voudrait encore qu’elle soit. On vit sur le mythe d’une Europe encore capable d’impulser des politiques en interne et par rapport au reste du monde. Or c’est faux. L’Union européenne telle que nous la souhaitons, cette grande idée généreuse de l’après-guerre, a mal négocié le virage de la mondialisation et son modèle est en voie de disparition. En exagérant à peine un peu, l’UE peut devenir une coquille vide, avec toujours des postes de présidents et dirigeants mais sans apport de contenu. Sauf action d’urgence

L’UE a eu des succès, mais aujourd’hui elle est plombée par deux grands échecs.

Premier grand échec

Elle n’est pas un bloc politique et elle a de moins en moins de chances de le devenir. Arrêtons de croire qu’il s’agit seulement de dissensions sur des sujets précis. Il s’agit d’options bien plus profondes de beaucoup d’Etats membres, qui conçoivent l’Union comme une zone de paix permettant avant tout de commercer et se méfiant terriblement des propensions française et parfois allemande à vouloir aller plus loin, qu’ils soient membres de longue date, comme les Pays-Bas et le Royaume Uni, ou nouveaux, comme la plupart des pays de l’ex Europe de l’Est.

Ensuite, même si c’est politiquement incorrect de le dire, l’élargissement (trop) rapide de l’Europe lui a imposé de consacrer ses énergies et ses financements à des objectifs économiques de rattrapage de niveau par les nouveaux Etats. Et il a eu un autre effet plus diffus, mais au moins aussi important, qui est l’éparpillement des visions sur l’UE. Il convient de rappeler l’influence (assortie de financements et ciblée sur la formation des élites) qu’ont exercée les Etats-Unis sur des pays d’Europe orientale, comme la Pologne, après la chute du mur de Berlin. Il n’est dès lors pas étonnant que, quelques années après, les dirigeants de ces pays soient aussi sensibles aux thèses du grand marché mondial qu’à celles de l’Union à laquelle ils appartiennent. Les influences extérieures ont été réelles pour ralentir l’avènement d’une Europe politique. Et ne parlons pas du débat sur l’entrée de la Turquie, qui relève de la même analyse.

Le dernier élément allant contre une évolution politique de l’Europe provient d’elle-même, liée à la faiblesse du sentiment citoyen européen parmi les habitants des pays membres, ceux-ci ressentant plus l’existence d’une technocratie bruxelloise qu’un réel esprit communautaire européen. Cela tient à plusieurs raisons, dont l’attitude des élites nationales, qui par facilité ont longtemps utilisé Bruxelles comme bouc émissaire de toutes les mauvaises nouvelles. Mais il est aussi vrai que règne à la Commission un esprit, parfois une forme d’arrogance, souvent déconnecté des attentes des citoyens des pays membres. Ce travers n’est pas différent des travers bureaucratiques observés dans les Etats eux-mêmes, mais il est aggravé par la diversité des cultures dans lesquelles il s’exprime et qui rendent l’action communautaire encore moins lisible.

Résultat : aujourd’hui personne ne se lèvera parmi les citoyens européens pour sauver l’UE de sa belle mort. Sauf si des dirigeants courageux leur apportent un vrai contenu et un programme.

Deuxième grand échec

L’Union européenne n’a pas saisi sa chance d’être un leader d’opinion dans la gouvernance mondiale. Pourtant, elle a développé sur son territoire des schémas ou modèles de gouvernance uniques dans le monde. La gouvernance européenne est réellement supranationale, puisque les Etats membres ont délégué à l’Union une partie de leurs pouvoirs souverains, contrairement à ce qui se passe dans les institutions intergouvernementales. En outre, le champ d’activité délégué aux organes européens est très vaste. Les règles de décision se sont constamment transformées pour faire place à plus de poids de l’Union et plus de pouvoirs aux représentants des citoyens, c’est-à-dire au Parlement européen. La Commission et le Parlement font aussi de plus en plus cas des acteurs privés, ONG, syndicats et entreprises, dans les consultations qu’ils mènent en préalable de leurs activités de régulation.

Il n’est pas prétentieux de dire que l’Union européenne est un cas exceptionnel de cohabitation volontaire pacifique durable entre Etats, qui se sont pourtant déchirés dans l’histoire et aussi, et ceci contribue sans doute à cela, de prospérité partagée. A ce titre, elle est un exemple. Exemple qui n’a pas tiré tout le parti qu’il aurait pu de cette expérience remarquable. L’Europe exerce un soft power malgré elle, les dirigeants de ses Etats membres ont constamment évité de lui donner une voix extérieure, en cela bien accompagnés par des dirigeants européens plus sensibles à un grand marché mondial qu’à une gouvernance sociale. Du coup, l’UE ne promeut pas son « modèle » au sein des organisations multilatérales mondiales, alors même qu’elle en a la légitimité morale et qu’elle en avait jusqu’à présent le poids financier. Mais celui-ci, elle ne l’a presque plus, elle l’a donné aux marchés.

L’UE ne sait pas se défendre, ni en matière militaire ni surtout en matière économique : elle a mis très longtemps avant d’admettre de systématiquement demander la réciprocité dans les accords commerciaux, mot presque grossier. Elle ne sait pas contre-influencer. Et admettons aussi que tous les dirigeants européens ne le veulent pas non plus. Résultat, l’Union Européenne adopte des règles venues d’autres systèmes et visant à établir un monde qui n’est pas le sien : par exemple, des normes comptables influencées par des positions et doctrines venues d’outre-Atlantique et relayées par l’outre-Manche, ou encore, très actuellement, en matière agricole, la gigantesque opération de décrédibilisation du modèle européen au profit d’une gouvernance par les marchés, aidés par la Banque mondiale. Et quand la France et l’Europe développent encore des pratiques et des discours un peu différents de la pensée majoritaire libéralo-morale, elles sont volontiers l’objet de stratégies de dénigrement.

 

Il faut reconnaître que nous avons été de mauvais Européens et changer.

 

La France a un rôle particulier à jouer. Encore faudrait-il qu’elle arrive elle-même à convaincre ses partenaires européens. Ce n’est pas gagné. Il faut des politiques d’influence coordonnées, discrètes, durables, bref une diplomatie économique professionnelle, aujourd’hui parfois pratiquée mais éclatée. Un service devrait être mis en place auprès du Président pour gérer cela. Il doit être composé d’experts compétents, totalement hors de portée des lobbies et disposant du pouvoir délégué d’orienter l’action des ministères à Bruxelles. Cette cellule doit aussi produire du contenu, c’est-à-dire des idées prioritaires à « vendre » et sur lesquelles convaincre à Bruxelles et au-dehors. La pensée unique qui anime la gouvernance européenne actuelle doit évoluer.

En attendant, quelques idées en vrac. Il faudrait très vite mettre en place des « coopérations renforcées », c’est-à-dire des regroupements d’Etats volontaires, pour faire une politique totalement commune, sur certains sujets emblématiques, l’énergie par exemple et marcher à grands pas vers une solution fédérale. Il faut mettre un vrai Président à la tête de cette Europe. Il faut trouver un moyen légal pour changer la technocratie à la tête des instances de l’UE depuis 10 ans. Le Parlement a un rôle crucial à jouer.

Sur un plan financier urgent, il faut mettre en place au niveau de l’UE entière des règles choc pour réinstaurer la confiance : des aides publiques aux banques mais avec prise de participation à due concurrence au sein de leur capital et de leur CA pour au moins 5 ans, la séparation des activités de dépôts et de marchés, la recherche ensemble de pénalités extrêmement dissuasives aux banques qui tournent les interdictions par le shadow banking sur d’autres places plus accueillantesTrès vite aussi, il faut explorer la piste d’une coopération avec des grands pays émergents pour contrebalancer le poids du FMI et des marchés : création d’une agence de notation commune avec d’autres Etats de la planète (Chine, Brésil, Inde, etc…), pourquoi pas la recherche d’accords de financements à très long terme par la Chine, canalisés, encadrés à la suite d’une réelle négociation…là encore, il faut des professionnels et des professionnels au fort sentiment politique européen. Et vis- à vis des partenaires et concurrents, une règle intangible : la réciprocité.

La responsabilité des « élites » européennes (et françaises) est directement engagée.

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Voici le lien du site de Claude REVEL : www.clauderevel.com

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